Histoire sans parole : sculpter un pain de terre

La terre est un matériau naturel qui requiert des exigences. La terre n’est pas facile ; il y en a de fragiles, de rebelles, de récalcitrantes. Certaines ont une mémoire des formes d’autre moins ( kaolin). Martine Hesel utilise majoritairement du grés plus ou moins chamotté ( tesson broyé). Il y en a du pyrété, de l’arkosique, du noir, gris, ocre, rouge, brun, vert, blanc. Chaque terre possède un indice de retrait à la cuisson. Elle ne tolère pas toute la même montée en température ce qui demande quelques précautions selon le choix de l’œuvre à réaliser. La terre décide. C’est à nous de la respecter et de l’honorer  en anticipant la technique que l’on souhaite pratiquer après la cuisson dite du biscuit. Travailler la terre, c’est accepter la patience, la modestie. C’est accepter de s’y soumettre.

Le temps de modelage est le temps fécond de la naissance d’une pièce. C’est donner vie à cette femme que l’artiste incarne en lui, qu’il porte comme un enfant à mettre au monde. Ce temps de création est un temps irréel , où l’œuvre en gestation prend forme jusqu’à dominer les mains du sculpteur. Puis vient le temps d’osmose au cours de laquelle Martine Hesel s’efface derrière l’œuvre, s’oublie tout en l’apprivoisant. L’œuvre se personnifie, s’humanise, elle est le miroir d’une part d’un autre, d’une part de notre inconscient aussi. Un attachement émerge, une reconnaissance réciproque se déploie à l’instar du spectateur qui l’adoptera parce qu’elle lui parlera et la touchera dans l’entre-soi de chacun. Alors viendra le temps de la séparation, où l’œuvre que l’on a caressée au cours de nombreuses heures et de nombreuses semaines aussi, s’envolera dans l’univers personnel d’un autre foyer comme un nouveau départ, une nouvelle histoire à vivre ensemble.

L’argile est organique. Elle est sensuelle, offre une grande liberté, elle se travaille à main nue, et parfaite lorsqu’on explore le corps nu. C’est l’art des combinaisons afin de donner un engagement sociétale à la sculpture. L’audace, l’impertinence côtois le contemplatif pour donner des reflets singuliers à la terre poétique de Miss Terre.

Les techniques utilisées

Les pains de terre peuvent être travailler de diverses manières : au tour, à la plaque, sculpter dans le bloc, dans le vide ou, plein suivi de l’évidage, afin de ne pas risquer d’explosion à la cuisson. Je travaille principalement à partir d’un bloc de terre dont je place les lignes après croquis. Il s’agit de souligner les proportions et les formes grossières de l’œuvre pour ensuite retirer, arrondir, affiner. La terre nécessite des temps de pause pour être plus adaptées à supporter le poids et  la hauteur.

C’est la terre qui guide et nous apprend modestement à la respecter. Il s’agit d’avoir un projet précis préalablement à la mise en œuvre d’une pièce. Le choix de la terre, des effets recherchés en terme d’ émaillage,  patine, ou autre, sont à définir en premier lieu. L’émaillage est souvent composite, une même pièce pouvant, de par sa position dans le four, bénéficier de différents apports physico-chimiques. L’émaillage nécessite de faire des essais afin d’associer des composants naturels ou chimiques avec parcimonie.

La terre sigillée est une technique que j’utilise également. Après polissage à l’agathe, les pigments naturels permettent d’obtenir des effets authentiques intéressants. Les couleurs des roches est donnée par les minéraux qu’elles contiennent, après divers degrés d’oxydation ou d’altération. Les minéraux argileux jouent un rôle dans ces teintes. Les ocres rouges et mauves proviennent d’un mélange d’hématite ( oxyde de fer ) et d’argile. L’ocre jaune est issu d’un mélange de limonite ( hydroxyde de fer ) et d’argile. La couleur verdâtre est liée à la présence de chlorite, minéral argileux hydraté ferro-magnésien. La couleur blanc créme provient de la kaolinite, minéral argileux blanc. L’ émail  que j’utilise est sans plomb. Le plomb et ses vapeurs sont toxiques et non alimentaires. Certes il apportait un bel éclat et brillance aux émaux. Il est proscrit.

Les cuissons de la céramique

Regard sur le passé :

Céramique vient du grec kéramos, argile de potier. .Il désigne toute pièce faite d’argile et d’eau dont la cuisson entraîne une modification physique  irréversible. Il existe une grande variété de céramiques et tout autant pour la recouvrir. Au Proche-orient, vers 8000av JC, l’homme utilise intensivement l’argile crue. Les premières céramiques apparaissent vers 6000 av JC. C’est à la fin du néolithique, 5000 av JC, la fabrication et l’usage des poteries deviennent communs. Avec la sédentarisation des nomades, les chasseurs-ceuilleurs, stochent ainsi leursdenrées. La céramique est un précieux témoin, il est l’objet le mieux conservé sur les sites archéologiques et livre les secrets d’une époque.

Suivant le comportement des argiles au feu, et à la température de cuisson, on peut distinguer quatre types :

  1. La terre cuite à pâte poreuse : il peut y avoir un revêtement mais il n’est pas vitrifié.
  2. La terre cuite à pâte poreuse avec un revêtement vitrifié.
  3. La terre cuite à pâte fermée, c’est-à-dire imperméable et vitrifiée.
  4. La terre cuite réfractaire (la pâte, même si elle est poreuse, résiste aux chocs thermiques) : ce sont les terres à feu, les céramiques sanitaires, le raku…

J’utilise majoritairement cette typologie d’argile, plus ou moins chamottée et aux indices de retraits faibles. Plusieurs possibilités sont envisageables. Il y a des techniques primitives, c’est-à-dire que des cuissons sont possibles en faisant un trou dans la terre et en faisant un feu de bois. Plusieurs types de fours existent et peuvent être réalisés par soi-même, en terre battue, en brique, raku ou plus complexes à gaz ou électrique. Pour ma part, j’ai pratiqué des cuissons dites primitives selon l’enseignement des Burkinabais. Ces maîtres bronziers pratiquent de manière simple et efficace dans des conditions extrêmement rudes. Leur travail est remarquable et c’est un savoir-faire délicat à reproduire en Occident afin de respecter les consignes de sécurité notamment. J’utilise à part égale avec des cuissons dites classiques, la technique du raku. Ce terme définit  une technique de cuisson précise dont les effets séduisent les spectateurs par ses craquelures.

Le Raku nous est arrivée de Chine, comme un grand nombre de pratiques artistiques raffinées et élégantes après un passage sur Kyoto au Japon. Raku est une abréviation du terme japonais raku-yaki développé au 16 éme siècle pour le tournage de bols en vue des cérémonies du thé. Le mot raku peut également venir d’un idéogramme gravé sur un sceau d’or offert par Taïko, moine boudhiste et Maître servant le thé. L’énigme ou les légendes circulent quant à l’origine de cette «  cuisson heureuse ». La rencontre de Sen No Rikyu, grand Maître de thé et du potier Chojiro pour sa simplicité et son raffinement correspondait à la philosophie de la cérémonie du Thé. Ainsi, hors des monastères zen, la pratique sociale voulait que les Maîtres du thé puissent exiger un nombre de bols considérables en une seule nuit : 1600 bols auraient été réalisées et émaillés expressement de manière aléatoire.

C’est une révolution esthétique,  esthétisme fondé sur le wabi-cha. La céramique « Raku », est principalement basée sur la beauté de l’imperfection. C’est une philosophie où la pièce devient une partie visible du créateur. « En toute chose, quelles qu’elles soient, la finition de chaque détail n’est guère souhaitable : seul ce qui est inachevé retient l’attention » (okakura Kakuzô). Raku Yaki est synonyme de cuisson basse température ( 1000°), recouverte de sciure de bois pour empêcher la combustion en limitant l’apport d’oxygène au contact de l’émail en fusion. (oxydoréduction) la pièce est ensuite soumise à l’air, puis à l’eau. Les contrastes de l’enfumage noir et de l’émail craquelé est aléatoire ou pré-determiné. Quoiqu’il en soit beaucoup de facteurs chimiques interviennent en toute liberté et font de cette pratique une véritable fête.

L’objet raku naît de la combinaison des quatre élèments et c’est cette alchimie qui me fascine ce dialogue à quatre où je suis spectatrice. Sculpter la terre, la soumettre à l’épreuve du feu, jouer avec l’air et le vent afin de nuancer les couleurs, puis fixer les traces de carbone avec de l’eau délicatement versée. Les cuissons au four électriques sont émaillées soit au pinceau, par trempage ou «  au pistolet » sur une tournette. La cuisson du grès monte à 1260° en  génèral ce qui l’autorise à supporter le gel. L’émaillage est alors brillant et homogène.